Une place pour le paradis s’il vous plait. 1/11
Une autre nouvelle écrite en Décembre 2009 qui prend place dans le même univers que la précédente mais se passe avant.
I
Un fauteuil vraiment très confortable
Simon Chenier était certainement le chineur le plus reconnu de la Nouvelle-Orléans, du moins dans certains cercles spécialisés.
Vous vouliez quelque chose d’exotique, mystique, d’étrange ou de quasi légendaire il vous le trouvait. En prime vous pouviez être certain de l’authenticité de l’objet, et dans une ville où on vend d’authentiques poupées vaudou « maid in Taïwan » aux touristes à des prix exorbitants ce n’est pas rien.
Simon aimait sa ville, elle était plus chargée d’histoire que la plupart des citées du continent, le coin idéal pour un antiquaire. Il n’aimait pas la quitter, il y vivait depuis trop longtemps et les désastres que la métropole avait connus n’y avaient rien changé. Il lui fallait une meilleure raison que ça pour abandonner sa boutique et tous les trésors qu’elle contenait. Car pour lui c’était bel et bien de véritables trésors, et il se voyait lui-même comme l’Indiana Jones des vide-greniers.
C’était un mardi, à 15H30 que la vieille femme entra dans sa boutique. Le climatiseur tournait à plein régime en produisant le grondement sourd caractéristique des machines qui ont dépassées depuis longtemps la date limite de garantie. Ce fond sonore n’était couvert que part des chansons de U2. La cliente était entièrement vêtue de noir, des pieds au chapeau et en dehors de son visage on ne voyait pas dépasser le moindre bout de chaire, ce que l’antiquaire trouva étrange par une telle chaleur.
Simon laissa flâner la vieille quelques instants entre les allées improvisées du magasin. Elle fouilla les caisses remplies de 33 tours, observa les vêtements d’un autre âge, feuilleta quelque vieux livres, caressa du doigt quelques meubles et luminaires tout en semblant surprise par leur propreté. Mais en fait pensa Chenier en souriant, ce désordre n’était qu’apparent, en règle générale les clients aimaient chercher par eux même plutôt que de demander un renseignement au vendeur. Aussi Simon souhaitait il leur donner l’impression de faire de grande découverte alors que lui-même connaissait l’emplacement précis de chacun de ses articles.
Au bout de quelques instants la vieille femme se dirigea vers le comptoir derrière lequel Simon lisait un vieux numéro d’Action Comics daté Juin 1938. Celui là il n’était pas question pour lui de le vendre un jour, mais, même s’il l’usait en le lisant, il en prenait quand même le plus grand soin…On ne sait jamais.
« - Monsieur Chenier ? C’est bien vous n’est-ce pas ?
- Tout à fait. Mais vous avez là un avantage sur moi. Et comme j’aime m’entretenir avec les gens sur un pied d’égalité, auriez vous l’obligeance de vous présenter, et afin de ne pas perdre de temps vous pourriez également me dire ce que vous souhaitez.
- Vous vous adressez toujours à vos clients de cette façon ?
- Je n’ai jamais cru en cette idiotie selon laquelle le client serait roi. Du reste ma boutique n’est pas aisée à trouver. Quand les gens viennent me voir c’est pour quelque chose qu’ils savent ne pas pouvoir trouver ailleurs. De plus, bien que vous ayez jeté un regard sur mes stocks vous saviez visiblement d’avance que je n’avais pas en magasin ce que vous cherchez. Ce qui amène l’inévitable question : que voulez vous que je déniche pour vous ?
- Au moins vous savez être direct !
- Généralement ça permet de gagner du temps. Alors ? Que voulez vous ?
- Un fauteuil !
- Un fauteuil ?
- Rien de plus qu’un seul fauteuil.
- Dans ce cas je vous conseil de regarder dans le catalogue d’Ikea vous devriez en trouver à pas cher.
- Probablement mais je recherche un fauteuil spécial.
- Bien ! On avance ! Et qu’a-t-il de spécial ce fauteuil ?
- Il envoie ceux qui s’y asseyent directement au Paradis
- Il doit être très confortable ce fauteuil.
- Je veux dire qu‘il envoie littéralement les gens au Paradis. »
A ces mots Simon étouffa un petit rire. La bourgeoise poussa un léger soupir avant de reprendre.
« -Vous connaissez la légende du siège périlleux ?
- Oui ! C’est lié au mythe de la table ronde, c’en est le treizième siège. Seul le parfait chevalier est censé pouvoir s’y assoir, n’importe qui d’autre serait directement envoyé en enfer.
- Parfait ! Et vous savez surement que certains croient que la légende d’Arthur est basée sur des faits réels. Dont un certain nombre d’occultistes.
- Vous ne m’apprenez rien pour le moment.
- Bon ! Est-ce que vous avez entendu parler d’Alan Sheldon ?
- Evidemment c’était un designer britannique qui c‘est fait connaitre durant la première moitié du vingtième siècle, passionné par l’occultisme et les philosophies orientales. Libre penseur, malheureusement souvent considéré comme fou par ses contemporains. Il a disparu mystérieusement vers la fin des années 60.
- En 68 pour être exact… Mais sa disparition n’avait rien de mystérieuse, elle était plutôt miraculeuse. Il avait enfin terminé un fauteuil qu’il avait commencé des décennies plus tôt et qui devait être son chef d’œuvre. Il s’y assit et a disparu le 20 Juin à 23H59.
- Juste avant le début de l’été…Jolie légende.
- Cela n’a rien d’une légende, j’y étais. Sheldon croyait à l’existence du treizième siège, et, il croyait aussi en l’équilibre. Que toute chose avait son contraire. Il disait que le Yin se devait d’avoir son Yang. Yin et Yang c’est l’harmonie, alors que Yin-Yin c’est au mieux un nom pour un panda… Il a donc conçu un siège qui serait le strict opposé de celui de la table ronde. Bien évidement, lorsque je l’ai vu en action j’ai pris peur et me suis enfuie. Je ne suis retournée dans son atelier que quelques jours plus tard. Mais le fauteuil, comme beaucoup d’autres de ses créations, avait disparu et je n’ai compris la véritable fonction du fauteuil qu’en relisant les carnets de notes de Alan.
- Et on peut savoir comment vous avait eu accès aux carnets de Sheldon ?
- Je me nomme Julia Sheldon, Alan était mon père…J’étais là le jour de sa disparition, et maintenant je veux retrouver ce qui me revient de droit. Et on dit de vous, monsieur Chenier, que vous êtes le meilleur pour retrouver ce genre d’articles…insolites.
- Donc, si j’ai bien compris votre histoire, je dois retrouver un model unique de fauteuil qui enverrait quiconque si assiérait directement au Paradis à l’exception du parfait psychopathe.
- C’est cela…
- Et vous avez une idée d’où je devrais commencer mes recherches ? Un dessin, ou une photographie du siège ?
-J’ai mieux que ça ! Comme je vous l’ai dit j’ai les carnets de mon père en ma possession. Vous y trouverez tous les croquis de recherche et ses notes. Ainsi qu’une série de polaroïds, du fauteuil comme de ses prototypes. Prototypes qui, soit dit en passant ont aussi été volés. J’aimerais si possible pouvoir les récupérer.
- Alors là je vous arrête tout de suite. Je suis antiquaire pas détective. Quand je trouve un objet de valeur je le garde et le revend au plus offrant.
- Pourquoi croyez-vous que je souhaite récupérer cet objet ? Par sentimentalisme ? J’ai l’intention d’utiliser ce fauteuil, pour ce qui est des prototypes ou d’autres créations de mon père vous pourrez les garder, et donc les revendre. Et il est probable qu’à ma disparition je vous lègue le fauteuil.
- Et qu’est-ce qui vous fait croire que je n’utiliserais pas le fauteuil dés que je l’aurais trouvé.
- Vous êtes encore jeune, monsieur Chenier. Pas forcement pressé de quitter ce plan d’existence…
-Mais vous en revanche….
-Moi en revanche je vais bientôt le quitter. Que ça me plaise ou non. Et j’aimerais être certaine d’avoir un billet qui me permette d’atteindre une destination où je passerais de bonnes vacances. »
Simon serrait les dents pour ne pas exploser de rire. Cette vieille peau lui demandait de lui trouver un allez simple pour le Paradis. Elle avait du en faire des saloperies pendant sa vie pour penser avoir besoin d’un objet magique qui lui éviterai de voir son fondement ridé de cramer en Enfer.
« J’ajoute que tous vos frais pendant cette…enquête seront à ma charge, si bien entendu vous restez dans les limites du raisonnable. En échange j’apprécierais un rapport régulier sur l’avancée des recherches, et que vous puissiez être joint à tout moment.
- Ce dernier point risque de poser problème.
- Ah oui !
- Je n’ai pas de téléphone portable!
- Vous devez bien être le seul, mais à dire vrai-je m’en doutais un peu. Il est rare que les gens de votre profession soient à l’aise avec les dernières technologies. »
Sur ces mots elle déposa un portable dernier cri sur le comptoir. Simon n’avait effectivement jamais été à son aise avec les dernières nouveautés. Il ne s’agissait d’une quelconque incapacité à comprendre leur fonctionnement. C’était plutôt qu’elles ne l’intéressaient pas, elles manquaient de charme… Le portable lui rappela les communicateurs qu’utilisaient les personnages de Star Trek lorsqu’il regardait la série à la télé étant gosse. L’objet s’ouvrait de la même façon mais il lui manquait le design des sixties et ce petit son caractéristique qui participait à l’ambiance futuriste de la série. C’était certes un futur déjà daté et poussiéreux, mais le minuscule engin posé devant lui donnait l’impression de vivre déjà dans le futur, mais là c’était un futur froid et déshumanisé où n’auraient pas eu leurs places les héros de son enfance.
Il rangea son numéro d’Action Comics dans le coffre fort derrière lui, il connaissait deux ou trois personnes capables de tuer pour obtenir ce numéro. Ensuite, Simon, fourra le petit appareil blanc dans sa poche.
«- Je suppose que votre numéro de téléphone est enregistré ?
- Oui ! Et celui de ce téléphone est aussi enregistré dans le répertoire. Mais aux vues de vos questions je suppose que vous acceptez les termes du contrat.
- Vous supposez bien. Bon et bien je vous appel dés que j’ai du nouveau.»