Une place pour le paradis s’il vous plait. 2/11
II
D’un vert absinthe
Avant toutes choses Simon se devait de se documenter sur Sheldon. Les carnets que lui avait confiés Julia seraient certainement très utiles, mais ils montraient surtout des croquis du fauteuil, certes utile pour le reconnaitre mais parfaitement sans intérêt pour en trouver la cachette.
Chenier envisagea même quelques instants de les revendre, de tels carnets pouvaient se revendre à prix d’or sur le marché de l’art. Mais on en était pas encore là, et de toute façon les carnets étaient pour le moment des prêts, il était hors de question de finir en prison pour recel d’objet volés, ou trafic d’œuvres d’art.
Non ce qu’il lui fallait avant tout c’était de se faire une idée plus précise de la vie d’Alan Sheldon, des cercles qu’il fréquentait et des gens qui, de 68 à nos jours, s’intéressaient à ses travaux. Et pour être honnête Simon ne se voyait pas passer des semaines à la bibliothèque dans l’espoir de trouver un détail significatif.
Par chance il se rappela qu’une amie étudiant le design était de passage en ville ces temps-ci. Il prit donc rendez vous avec elle dans un club de Bourbon Street.
La jeune femme était déjà à une table lorsque Simon arriva. Fereshteh, car tel était son nom, était une étudiante française d’origine Iranienne, ce métissage lui avait offert un physique des plus avantageux. Pour travailler, ou lire comme elle le faisait en ce moment, elle avait cependant besoin de lunettes mais l’antiquaire trouvait que ça harmonisait son visage d’une façon incroyable.
En fait, songea Chenier, cette femme aurait fait le bonheur de nombre de publicitaires et de photographes. Il se demandait d’ailleurs parfois pourquoi il n’avait jamais tenté de faire un pas vers elle, et avait préféré se lancer dans des amourettes aussi sordides que tordues.
Mais la réponse était d’une simplicité déconcertante, il n’avait tout bonnement pas osé. Pour dire vrai une partie de lui ne s’était jamais très senti à l’aise dans ce jeu des rituels amoureux. Il préférait que les choses soient simples et claire dés le départ, pas question de passer des mois à se tourner mutuellement autour. Il aurait vraiment apprécié que les rapports humains soient plus simples et plus franc. Mais comme ce n’était pas le cas il avait laissé passer sa chance avec cette femme.
Malgré tout elle restait son amie, et elle avait fait pour Simon un résumé de ce qu’elle savait sur Sheldon qu’elle commença rapidement après les salutations d’usage.
« - En fait on sait peu de chose de la vie d’Alan Sheldon. Il est surtout connu pour avoir été un des derniers artistes de l’art nouveau. Quand au fauteuil dont tu m’as parlé c’est surtout une légende qui circule dans les écoles de design, une sorte de rêve de concepteur, lié à une volonté de créer l’objet parfait…Bref c’est un mythe.
- Ce n’est pas un mythe, j’ai rencontré la fille de Sheldon pas plus tard qu’hier et elle m’a donnée des carnets et même une photo du siège. »
Fereshteh se mordilla la lèvre inférieur quelques instants, et commanda deux verres d’absinthe au serveur qui attendait visiblement l‘arrivée de Simon pour prendre les commandes.
Elle appréciait cet alcool depuis que Simon le lui avait fait découvrir lorsqu’ils s’étaient rencontrés la première fois grâce à des amis communs. Mais comme tout consommateur de cette boisson, en plus du gout, ils appréciaient tout deux le petit rituel que l’on doit faire pour « brouiller » la boisson avant de la boire. Le goute à goute faisant fondre le sucre, au travers d’une cuillère ouvragée et percée, avant de tomber dans la liqueur d’un vert lumineux avait quelque chose d’hypnotique.
Simon se demandait quelques fois, si comme le prétendait les producteurs l’absinthe d‘aujourd‘hui produisait effectivement les mêmes sensations que celle produite avant son interdiction. Il supposait que oui, vu que le taux en thuyone était parait-il le même. Or c’était la thuyone qui avait donnée sa réputation sulfureuse à l’absinthe. Mais en réalité son interdiction était en grande partie due aux producteurs de vins français qui voyaient là un alcool concurrent devenir trop populaire au temps des romantiques. Ajoutez à cela des violences produites par des alcooliques s’étant torchés à l’absinthe et il n‘avait pas fallu longtemps pour que cette liqueur soit retirée de la circulation.
Chenier possédait d’ailleurs quelques affiches de cette époque, certaines étaient bien entendu des publicités pour les différentes marques que l’on trouvait sur le marché, d’autres jouaient sur les peurs qu’entrainaient ce breuvage dans l‘imaginaire collectif.
Il est du reste toujours amusant de savoir pourquoi un truc pouvait être interdit. Cette boisson verte l’avait été parce qu’elle gênait les vignerons français qui avaient beaucoup milité contre, le chanvre l’avait été parce que sa production faisait concurrence au lobby du bois dans la production de papier ou de cordes…Comme quoi, quoi qu’en disent les politiques on interdisait rarement parce qu’on se souciait de la santé publique.
Simon savait que certains des ses confrères avaient mis la main sur des bouteilles parfaitement conservées, et que certaines avaient été analysés et que d’autres avaient même été dégustées. C’était d’ailleurs l’alibi de certains producteurs pour affirmer dans leurs campagnes publicitaires que leur produit offrait les mêmes effets que les bouteilles « historiques ».
Alors que Chenier se demandait ce qu’il ferait s’il mettait la main sur d’anciennes bouteilles de ce liquide vert Fereshteh reprit son exposé.
« - J’aimerais beaucoup que tu me montres ces carnets de recherche, mais il y a une chose que tu dois savoir. Peu de gens le savent, parce que de nos jours ça peut sembler anecdotique, et qu’à l’époque il faisait tout pour le cacher mais, Sheldon préférait les hommes aux femmes. Il n’a donc pas pu avoir de fille.
- Il était peut être bisexuel, où alors il a put adopter d’une façon ou d’une autre une enfant.
- Peut-être…mais si c’est le cas il n’en est fait mention nulle part. Donc ta cliente n’est à priori pas la fille du designer. On t’a probablement fait une farce.
- J’en doute les carnets semblent authentique. Et tu sais que j’ai un don pour reconnaitre les imitations.
- Tant qu’il s’agit d’objets!
- Tant qu’il s’agit d’objets. »
Fereshteh déposa alors sur la table un classeur de la même couleur que le spiritueux qu’ils dégustaient. En tout cas avant d’avoir été brouillé.
« - Quoiqu’ il en soit ce classeur contient tout ce que j’ai pu te dénicher sur Sheldon. C’est-à-dire peu de chose, il est difficile d’obtenir des infos fiables. On connait plus le mythe.
- Quand la légende est plus belle que la réalité…
- On imprime la légende. Je sais…Enfin tu devrais avoir le temps de le lire pendant le voyage…
- Le voyage ? Quel voyage ? Pourquoi un voyage ? »
L’idée de quitter la Nouvelle Orléans ne plaisait vraiment pas à Chenier, même pendant Katrina il était resté. Même si c’était plus pour éviter de voir sa boutique piller qu‘autre chose. Mais même sans cela Simon était plutôt du genre casanier. Oh, comme tout le monde il appréciait de prendre des vacances, mais il ne fallait pas qu’elles durent trop longtemps.
« - J’ai appris que l’un des plus grand, si ce n’est le plus grand, collectionneur des créations de Sheldon se trouvait à Paris.
- Et je suppose que tu ne vas pas m’accompagner.
- Navré mais pour le moment je n’ai pas le temps de jouer la guide touristique. Mais si tu galères suffisamment longtemps on s’y croisa peut-être. J’avais prévue de retourner y voir ma famille pendant mes prochaines vacances.
- Comment ça, si je galère ?
- Vu l’identité du fana de Sheldon tu risques d’avoir du mal à obtenir un rendez vous. »
A ces mots Simon ouvrit le classeur et chercha dans les notes de Fereshteh l’identité du collectionneur.
« - Et merde !
- Je t’avais prévenue.»