Une place pour le paradis s’il vous plait. 4/11
IV
Humeurs parisienne
Plusieurs milliers de kilomètres en voiture, une heure d’attente au contrôle des bagages, un peu plus de sept heures d’avion en classe éco, deux heures supplémentaires pour pouvoir récupérer sa valise qui s’était retrouvée Dieu seul sait pourquoi sur un autre vol, un décalage horaire important… Autant dire que Chenier en avait déjà marre de la France avant même d’être sorti de l’aéroport Charles de Gaulle.
Après avoir récupéré sa valise, et être passé devant les douaniers sans encombre, il sorti de l’infrastructure où se bousculaient les voyageurs. Et son premier reflexe fut de sortir de sa poche un paquet de radiums et un briquet. Il s’alluma une cigarette et laissa la fumée pénétrer ses poumons et le gout du tabac emplir sa bouche. C’est fou ce que ça faisait du bien.
En tout cas ça lui semblait bien plus efficace que de la musique zen. D’autant qu’il avait besoin de se détendre avant de devoir chercher l’entrée du RER et de finir dans le réseau complexe du métro parisien.
Simon avait réservé une chambre à la défense, dans un deux étoiles appartenant à un grand groupe hôtelier. Une fois arrivé, Chenier se laissa tomber sur le lit, ferma les yeux, avant de se relever cinq minutes plus tard. Il se déshabilla, jeta ses vêtement en boule dans un coin de la pièce, et prit une douche.
La pièce en elle-même était tout ce qu’on pouvait attendre de ce genre d’établissement, c’est-à-dire formatée. Mais il pouvait voir de sa fenêtre la grande arche qui encadrait majestueusement un vide démesuré. En tournant un peu la tête il voyait les buildings aux architectures de béton, de verre, et d’acier qui entouraient le monument.
Et l’antiquaire en lui, la part de son être qui était attachée à l’histoire se demanda ce qu’il resterait de ces bâtiments d’ici un siècle.
Sun Tzu a dit : « Connaissez l’ennemi, connaissez-vous vous-même, votre victoire ne sera jamais menacée. » Familier de cet adage Simon chercha un moyen d’obtenir l’ascendant psychologique sur Christophe, car il connaissait bien la réputation de cet homme et sa façon de penser. Samsa avait toujours aimé qu’on lui montre du respect, et ce de façon excessive, c’en était à friser le ridicule. Mais son ancien concurrent était désormais devenu riche et par là même influent, aussi ce trait de caractère ne pouvait que s’en trouver exacerbé.
Il fallait donc lui montrer que sa réussite, ou plutôt sa chance monstrueuse, n’impressionnait pas.
Chenier pensa donc qu’il devait avoir l’air propre sur lui, mais pas question d’être habillé en pingouin. Aussi se vêtit-il de son costume blanc, mais aussi d’un-t-shirt bleu affichant fièrement un Pacman en pleine action. Puis il laça ses tennis, attrapa son chapeau, vérifia l’adresse de Samsa et le trajet pour s’y rendre avant de sortir de l’hôtel.
Samsa vivait désormais à proximité du Parc du Champ de Mars, au 29 de l’avenue Rapp. La porte et surtout la façade, l’architecture et la décoration, composée de lignes courbes et de motifs d’inspiration végétales, se fondaient dans une exubérance presque baroque. C’était du pur art nouveau. Cet immeuble de la bourgeoisie parisienne était par ailleurs connu pour cela. Simon croyait du reste se souvenir, pour l’avoir lu quelque part, que cette façade, assez chargée en décorations, avait été créée par un dénommé Lavirotte au début du vingtième siècle.
L’américain chercha le nom de son rivale sur l’interphone, mais il n’y voyait aucun bouton au coté duquel figurerait le nom de Christophe Samsa. En revanche, il en existait un sans petite étiquette.
Simon envisagea quelques instants s’être trompé d’adresse, mais cette façade…Une façade aussi chargée, de façon presque ostentatoire, dans un quartier de Paris aussi aisé…Voilà qui était bien du gout de Samsa, aussi l’antiquaire tenta-t-il sa chance et appuya-t-il sur le bouton.
Après quelques instants une voix de femme lui répondit :
«- C’est pourquoi ?
- Je suis bien chez Christophe Samsa ?
- Tout à fait ! Mais il n’est pas là pour le moment.
- On m’a dit que c’était un spécialiste de l’œuvre d’Alan Sheldon. J’écris un ouvrage à ce propos et j’aimerais m’entretenir avec monsieur Samsa à ce sujet.
- Oh ! Et bien Christophe ne devrait pas trop tarder, vous n’avez qu’à l’attendre…Nous vivons au dernier étage. »
Sur ces mots Simon entendit la porte d’entrée se déverrouiller. Il était entré, lui restait à savoir ce qu’il dirait à Christophe lorsqu’il le verrait, et à la jeune femme avec qui il semblait vivre lorsqu’elle comprendrait qu’il avait menti pour s’introduire chez eux.
C’est pour se donner le temps de réfléchir à ses questions Chenier choisit d’emprunter l’escalier plutôt que de prendre le petit ascenseur.
Une fois arrivé en haut il était attendu par son interlocutrice qui se tenait appuyée contre la porte de son appartement. Elle était fine et légèrement plus petite que Simon, et bien plus jeune de Samsa, elle avait la peau claire, des cheveux blonds et bouclés, et était vêtue d’une longue robe noire.
« - On a un ascenseur vous savez ?
- Je sais ! Mais je préfère utiliser mes jambes. Cela permet de s’entretenir un minimum tout en évitant de devoir s’inscrire à un club de sport. »
Elle sourit. Simon se demanda si c’était à cause de ce qu’il disait ou en raison de son accent.
Elle pénétra dans l’appartement avec Chenier dans son sillage. Lui proposa un verre de vin, qu’il accepta volontiers avant d’allez tous deux s’assoir sur le canapé en cuir du salon.
Là, elle lui dit s’appeler Anna, et qu’elle était la compagne de Christophe depuis plus de trois ans. Ce a quoi il répondit que pour sa part il ne connaissait pas Samsa.
Ce qui était vrai puisqu’ils ne s’étaient jamais rencontrés. Mais ils avaient chacun entendu parler de l’autre. Ils étaient rivaux et Simon se faisait une idée assez précise du genre d’homme qu’était Christophe. Mais c’était plus par ce qu’on lui avait rapporté que par ce qu’il avait pu constater de visu.
C ‘est alors que le téléphone sonna, et, pendant que Anna s’éclipsait dans la pièce voisine, Simon visita un peu l’appartement. Et deux choses marquaient le visiteur, la première c’était sa taille, il était tout simplement immense, la seconde c’était son architecture intérieure. L’ensemble était un exemple de ce qui était à la mode dans les milieux bourgeois autour de l’année 1900 et se caractérisait donc par la présence de motifs curvilignes, serpentins et flexueux, encore une fois inspirés de la flore.
Les meubles, qui étaient presque tous des antiquités, avaient pour la plupart du être créé par des artistes ayant subit les mêmes influences. Simon croyait d’ailleurs distinguer quelques créations de Sheldon parmi tous ces objets. Et il ne s’agissait pas d’imitations, ça Chenier en était sûr et certain. Samsa avait du prendre des cours de rattrapage, ou payer des gens bien plus compétents que lui, pour s’assurer de leur authenticité.
L’ensemble semblait, organique, c’était presque comme si l’appartement était vivant. Avec toutes ces courbes Simon avait l’impression, aussi étrange que cela paraisse, que l’endroit respirait. Il imaginait les arabesques en bois emplie d’une sève qui battait à un rythme lent et régulier.
C’est à ce moment qu’il comprit le talent de Sheldon. Il fallait voir ses réalisations, et non des croquis ou des reproductions, pour remarquer ce qui le différenciait vraiment des autres artistes de l’époque. Ces créations s’inspiraient du vivant au point de reproduire la vie. Un Sheldon n’était pas un objet mort, c’était un être vivant à part entière.
Dans le bureau de Christophe il y avait un cadre dans lequel se trouvait une série de broches qui ressemblaient à des insectes, pas des insectes réels mais plutôt des êtres chimériques où se mêlait les caractéristiques de diverses créatures. Chacun semblait doué d’une vie propre, mais c’était impossible, Simon le savait, ce n‘était que des objets.
Malgré tout Chenier songea que si ces objets avaient eu une forme humanoïde alors Sheldon aurait peut être su créer un golem. Et pour ce qu’on connaissait des centres d’intérêt d’Alan Sheldon il n’était pas impossible qu’il ait effectivement songé, si ce n’est essayé, d’insuffler la vie à un être qu’il aurait créé de toutes pièces.
Alors que Simon était encore plongé dans ses pensées Anna revint pour lui annoncer que finalement il ne lui serait pas possible de rencontrer Christophe aujourd’hui.
Mais pour se faire pardonner de l’attente elle lui offrit de prendre un autre verre, et, encore une fois, il accepta.
Puis ils discutèrent de tous et de rien, l’alcool aidant ils rirent aussi beaucoup. Et, à la grande surprise de l‘américain, ils s’embrassèrent avant de finir par faire l’amour sans même prendre la peine de quitter le canapé.
Alors qu’ils étaient en train de se rhabiller Simon sentit une pointe de culpabilité le prendre aux tripes. Mais si Christophe était effectivement le genre d’homme qu’il imaginait ce n’était pas si grave, qu’il l’avait probablement mérité. Simon espérait vraiment que son concurrent était le genre d’homme qu’il imaginait, et il noircissait le tableau à chaque seconde qui passait, ça lui donnait moins le sentiment d’être un enfoiré.
Anna quand à elle ne semblait pas perturbée par ce qui venait de se passer. Peut être était-ce un comportement normal dans son couple, allez savoir avec les françaises.
Mais peut être n’était ce aussi qu’une impression et qu’elle aussi culpabilisait, au moins un tout petit peu. En tout cas Simon l’espérait
Mais quoi qu’il en soit, elle lui dit de revenir demain s’il voulait parler avec Samsa.